À peine le coup d’envoi de la campagne donné, le fait religieux s’est imposé comme l’un des premiers terrains d’affrontement de la présidentielle. En trois semaines, la rentrée a vu se succéder l’annonce par le RN d’amendes pour les femmes voilées (30 août), confirmée dès le lendemain sous la forme d’un référendum sur une « grande loi » incluant « la pénalisation du voile islamiste dans l’espace public » ; la réplique de Mathilde Panot promettant l’abolition de l’interdiction de l’abaya à l’école ; le mea culpa de Jean-Luc Mélenchon qualifiant d’« erreur terrible » son opposition passée au voile ; puis la proposition d’Éric Zemmour d’interdire la kippa dans la rue.
Survenant après la résolution de l’Assemblée visant les Frères musulmans (janvier 2026) et l’adoption au Sénat de la proposition de loi de Bruno Retailleau contre l’« entrisme islamiste » (mai 2026), cette séquence a réactivé une « configuration en miroir » [1] dans laquelle le RN et LFI capitalisent l’un et l’autre sur l’islam, poussant les autres forces à se positionner sur leur terrain. C’est dans ce contexte que Marianne a commandé à l’Ifop une grande enquête permettant de mesurer où se situe réellement l’opinion sur ces sujets et, surtout, si les électeurs suivent leurs candidats.
Pour cela, l’Ifop a mis en place un dispositif d’étude d’une envergure exceptionnelle – un échantillon national représentatif de près de 10 000 Français – permettant de confronter les positions des candidats à celles de leurs propres électorats, mais aussi d’analyser des sous-populations rarement mesurées à cette échelle : les musulmans, et parmi eux les femmes portant ou non le voile, les Français de confession juive, les personnes dont le père est né au Maghreb ou en Afrique subsaharienne, les femmes se disant féministes ou encore les personnes LGBT.
Au regard de cette enquête, de loin la plus solide jamais réalisée sur le sujet, l’opinion reste majoritairement acquise à une laïcité « de combat » – restrictive sur les signes religieux, hostile à l’islam politique et anticléricale jusque sur le concordat – mais cette majorité repose sur des générations sortantes que la jeunesse ne suit plus. Elle révèle aussi une série de porte-à-faux entre les états-majors et leurs électeurs : un Jean-Luc Mélenchon contredit par sa base sur l’islamisme et délaissé par elle sur son programme séparatiste, une gauche de gouvernement qui vote à l’Assemblée contre ce que pensent ses sympathisants, et un Rassemblement national dont les électeurs sont plus anticléricaux que leur candidate.
🔑 LES CHIFFRES CLÉS DE L’ÉTUDE 🔑
Une opposition au voile dans la rue majoritaire, mais qui s’érode au fil du renouvellement des générations
1- Le rejet du port du voile dans la rue reste majoritaire (53%) mais recule de 10 points depuis 2012, tandis que la proportion de Français qui y sont favorables a triplé sur la même période (22%, contre 7% en 2012).
2- Le basculement est générationnel : 62% des moins de 25 ans approuvent le port du voile dans la rue – trois fois plus que l’ensemble des Français et trois fois plus que les jeunes de 2010 (19%) –, l’électorat Mélenchon étant le seul où le port du voile est approuvé majoritairement (62% des électeurs de 2027).
Un large soutien aux interdictions « sectorielles », plus mesuré pour le référendum sur le voile
3- Toutes les mesures d’interdiction du voile évoquées depuis la rentrée sont approuvées par une majorité de Français : la levée de l’interdiction de l’abaya est largement rejetée (75%), tandis que l’interdiction du voile pour les filles de moins de 15 ans est largement soutenue (72%).
4- Même soutien à l’interdiction des signes religieux en compétition sportive (72%) ou à la mesure Le Pen sur les universités (69%). Même le référendum proposé par la candidate nationaliste sur l’interdiction du voile à tout âge est soutenu par la majorité des 10 000 Français interrogés (60%).
La lutte contre l’islamisme : un consensus qui traverse la gauche jusqu’à l’électorat insoumis
5- L’interdiction des organisations liées aux Frères musulmans (80%) et la création d’un délit d’« entrisme islamiste » (74%) recueillent une adhésion massive, y compris chez les sympathisants des partis dont les députés ont voté contre la résolution de janvier : 81% au PS, 85% au PCF, 80% chez les Écologistes.
6- Plus inattendu, un musulman sur deux (48%) ainsi qu’une majorité des électeurs Mélenchon (56%) souhaite l’interdiction des organisations fréristes, signe que l’accusation d’islamophobie prêtée à cette mesure est loin d’être partagée par les premiers concernés.
Une laïcité de séparation dont l’électorat lepéniste est devenu le premier soutien
7- Les mesures anticléricales du programme Mélenchon 2022 sont largement soutenues par les Français – abrogation du concordat d’Alsace-Moselle (65%), interdiction du financement public des cultes (64%) – mais c’est dans les rangs de ses propres électeurs (56% et 49%) qu’elles sont le moins soutenues.
8- Quant à l’interdiction de la kippa dans la rue (58%) proposée par Éric Zemmour, elle recueille autant de soutien que l’interdiction du voile (60%), signe que l’exigence de discrétion vise toute visibilité religieuse et non le seul islam.
Mélenchon désigné comme le principal danger pour la laïcité… sauf par la jeunesse
9- Invités à désigner le candidat qui menacerait le plus la laïcité s’il accédait à l’Élysée, les Français pointent Jean-Luc Mélenchon (43%) devant Marine Le Pen (35%), surtout lorsqu’ils sont juifs (65%). Mais ce jugement s’inverse chez les musulmans (57%) et les jeunes (54% désignent Le Pen, 25% Mélenchon).
Une victoire de Marine Le Pen redoutée par les minorités religieuses et contestée par avance
10- En cas d’élection de Marine Le Pen en mai prochain, près des deux tiers des adeptes de religions minoritaires (ex : islam, judaïsme, protestantisme…) redoute une hausse des discriminations à leur égard (63%) ou une restriction de leur liberté religieuse (61%), crainte qui monte à 81% chez les musulmans.
11- Dans cette hypothèse, quatre Français sur dix se disent prêts à refuser de respecter les lois qu’ils jugeraient injustes (41%), à faire grève (38%) ou à manifester (36%) – une proportion qui grimpe aux trois quarts de l’électorat insoumis (75%).
12- Au cas où Marine Le Pen passerait, plus d’un Français sur cinq (21%) envisagerait même de quitter le pays, sachant que cette réaction concernerait près d’un musulman sur deux (46%) et plus de quatre électeurs actuels de Jean-Luc Mélenchon sur dix (43%).
| Le point de vue de François Kraus : | |
| Si les propositions des candidats sur la restriction de la visibilité de la religion dans l’espace public répondent clairement à une demande de discrétion religieuse, son assise dans l’opinion apparaît clairement fragile. Car le vrai clivage n’est pas seulement partisan, il est aussi générationnel, avec des jeunes qui rejettent toutes les interdictions, y compris celle de l’abaya à l’école.
C’est à l’aune de cette fracture qu’il faut évaluer le pari lepéniste. Le risque du référendum sur le voile est plus social qu’électoral. Huit musulmans sur dix anticipent une hausse des discriminations, les trois quarts de l’électorat insoumis se disent prêts à désobéir, à faire grève ou à manifester, et près d’un musulman sur deux, comme un juif sur deux, envisagerait de quitter la France. Au total, il est difficile de ne pas être sceptique sur les capacités de la législation laïque à conserver dans le futur son assise sociologique et politique. Les choses peuvent toujours s’inverser en cas de nouveaux drames (ex : attentats, émeutes …) mais la dynamique va dans le même sens. La présidentielle de 2027 pourrait être la dernière gagnée sur des enjeux de « laïcité de combat » ; les suivantes se joueront probablement sur la capacité à redéfinir, pour une France « archipélisée », ce que le mot laïcité veut dire… En tout état de cause, sur ce sujet, Jean-Luc Mélenchon a peut-être perdu la bataille du jour mais il a toutes les cartes en main pour gagner celle de demain.
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[1] Anne-Sylvie Sprenger, « Présidentielle française et islam : la grande instrumentalisation », Le Temps, 17 septembre 2026.